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La thérapie de Kendrick

📀 Kendrick Lamar – Mr Morale & The Big Steppers (2022)

Si vous ne deviez retenir qu’un seul artiste rap des années 2010, Kendrick Lamar vous viendrai surement à l’esprit. Vous me diriez que "Good Kid, m.A.A.d city" et "To Pimp A Butterfly" sont aujourd’hui placés aux rangs de classiques incontestés.


Vous ajouteriez que K.Dot a reçu le 1er Pullitzer remis à un rappeur avec DAMN. En effet, l’artiste captive par son œuvre et intrigue tout autant par sa discrétion.


Disparaissant de la surface du globe après son travail sur la B.O. de Black Panther en 2018.


5 années plus tard, Kendrick était plus attendu que le messie. Les fans ayant pour seule info une image de clip tournée en 2020 et le site oklama servant de journal intime à l’artiste. Le public s’emballe à chaque indice, attendant le retour de son sauveur avec impatience.


En 2021, l’apparition de Kendrick sur 2 titres particulièrement bouillants de son cousin Baby Keem est logiquement très suivie. Le résultat est sans appel : 2 bangers puissants, aux couplets assassins qui iront même chercher le Grammy du meilleur titre rap.

Début 2022, le nouvel album de l’artiste est enfin officialisé, se sera le dernier sur le label Top Dawg et son crew legendaire accompagnant l’artiste depuis 17 ans. Cette conclusion chez TDE sera en plus un double album. La hype monte encore d'un cran.


La dernière ligne droite est lancée avec le 5ème épisode de « The Heart » la série de titres que Kendrick sort avant ses albums. Avec un clip rendant hommage à des légendes de la culture hip-hop sur un sample délicieux de Marvin Gaye.



Les fans s’enflamment, la hype est à son paroxysme, tous les yeux sont rivés vers l’artiste. Le retour de K.Dot est là, la marche semble immense après 5 ans d’absence, l’attente est trop forte et Kendrick le sait très bien.


Le 13 mai 2022, le 5ème album solo de Kendrick Lamar « Mr. Morale & The Big Steppers » est sorti. Le grand public découvre 1h18 de thérapie personnelle tissée sur un fond de débats de sociétés venant le déranger directement dans ses attentes et ses convictions morales.


L’album est très dense, couvrant tous types de couleurs et d’émotions, il ne contient pas de bangers efficaces comme chez Baby Keem, le crew de TDE est absent de l’album dans les featurings et certains titres semblent très expérimentaux.


Le public attendant une tournée d’adieu de Top Dawg sur fond de bangers faciles est déçu et descend immédiatement l’album. Mais était-ce vraiment ce qu’il y avait à attendre d’un artiste de la trempe de Kendrick ? Bien évidemment que la réponse est non.


Si reproduire l’exploit de Good Kid ou To Pimp semblait impossible, l’artiste à pourtant beaucoup à livrer et il le fait en 2 parties. Analysons-les :


Cet album est une thérapie en 2 actes. Un 1er disque où l’artiste prend sur lui, ayant du mal à se remettre en question et questionnant la société puis une 2nd partie où l’artiste fait voler en éclats les attentes que l’on porte sur lui et se livre directement sur ses traumas.


L’album s’ouvre sur une confidence. Kendrick a quelque chose à nous avouer. La thérapie commence, rythmée par les interventions du philosophe Eckhart Tolle, qui va aider Kendrick à se livrer et permet de relater le chemin de pensée de l'artiste sur les 5 dernières années.

L’artiste commence par esquiver le sujet, n’abordant pas ses problèmes mais plutôt ceux de la société. En cette fin de période covid, alors qu’on retire nos masques, il nous invite à enlever tous nos autres masques, notre matérialisme pour voir ce qu’il y a en dessous.


Tout ce qu’il voit sous toutes ses couches d’apparats est de la laideur. Une industrie qui tue les créatifs, une société moralisante qui étouffe par sa sensibilité calculée, portée par une bande de « walkin’ zombies » critiquant mais faisant partie du problème.



Mais Kendrick en fait lui aussi partie et souhaite comprendre comment s’améliorer et réparer ses péchés à partir de « Die Hard ». On découvre sur "Father Time" son éducation paternelle intransigeante lui apprenant à être dur et à mettre ses émotions de côté.


C’est dans la mise en scène d’une dispute conjugale en feat avec Taylour Page sur « We Cry Together » qu’on en apprend le plus. S’il semble retomber dans son mode de vie de riche dans le précédent morceau, il est ici directement rappelé dans sa thérapie.


Évoquant des sujets de fonds comme l’égalité homme/femme. Sa compagne lui reproche directement son inaction et son incapacité à exprimer ses émotions. Un titre perturbant qui devient plus perturbant avec son clip millmétré d'ailleurs nominé aux Oscars.


Le disque 1 se conclut donc sur une thérapie difficile où l’artiste a du mal à se livrer et a tendance à remettre la faute sur son environnement. Le 2nd acte commence, sur le 10ème titre de l’album, la 10ème session de thérapie où une « avancée majeure » est réalisée.


L’artiste avoue enfin sa douleur, appréciant être mis de côté, étant fatigué de faire plaisir à la terre entière sauf à lui-même. Il ne veut plus se cacher derrière un masque, il veut accepter qui il est, ses traumas et avancer. Pour lui, pour sa femme, pour son enfant.


Kendrick s’est concentré sur son travail, pensant que mettre ses émotions de côté les feraient passer. Si cet acharnement lui a permis de trôner parmi les meilleurs artistes de sa génération, la couronne est désormais trop lourde a porter. Il ne peut pas plaire à tout le monde.

Il fait alors le tri, virant les gens toxiques d’un coup de balai sur l’efficace « Silent Hill ». Il détruit l’image du modèle, de l’influenceur, du sauveur. Kendrick, J.Cole, Future et n’importe quelle star que vous idolâtrez ne sont pas vos sauveurs. Ils ne peuvent pas porter ce poids.


Maintenant, qu’il s’accepte comme il est, Kendrick n’hésite pas à se détourner de la « morale », choisissant l’humanité plutôt que la religion dans le cas d’un membre de sa famille ayant changé de sexe sur « Aunties Diary ».




Kendrick arrive à la fin de sa thérapie, il avoue sa sensibilité et encaisse enfin des traumas qui le suivaient depuis son enfance. Il arrive enfin à se regarder dans un miroir et confirme son choix de suivre son bien-être plutôt que se travestir pour un public insatiable. Il fuit la « culture », la morale et suit plutôt son cœur. Il se choisit lui.


Mr. Morale & The Big Steppers est un disque dense invitant chacun à s'accepter et digérer ses traumas pour avancer. La thérapie de Kendrick d'abord complexe se révèle finalement assez simple.


D’ailleurs n’était-ce pas le cas de Good Kid m.A.A.d city et To Pimp A Butterfly en leurs temps, d’être des albums riches et difficile à aborder frontalement mais livrant finalement des messages universels ?


Le temps révèlera si l’album se placera aux côtés de ces 2 grandes références. Il en a sur ses propos toutes les capacités. C’est peut-être au niveau des featurings et des productions que l’accès sera plus difficile.


Les invités de l’album sont des noms moins prestigieux que sur les précédents titres, mais ne sont pourtant pas moins talentueux. De Sampha à Summer Walker en passant par la chanteuse de Portishead Beth Gibbons, ils remplissent tous les attentes et servent la narration.


La production est peut-être plus discrète, ne brillant pas spécialement par ses samples, mais est au service du discours de Kendrick et de ses expérimentations. Le public en quête de bangers ne peut qu’apprécier les prods de N95, Silent Hill ou Mr. Morale.


Le double album de Kendrick n’est pas encore un classique, n’en sera peut-être jamais un, mais il transpire la qualité et la réflexion. Une attention que l’on retrouve dans les visuels, reprenant l’imagerie du sauveur souffrant silencieusement.

De la couronne sur la cover que Kendrick porte sur scène à la scénographie bluffante de ses concerts. Une sortie majeure de l’année que l’on prend donc plaisir à retrouver sur un double vinyle doré somptueux pour mieux en apprécier toutes ses subtilités.


Kendrick n’échappe cependant pas aux méfaits des majors et vend son vinyle au prix injustifié de 45€ pour une simple pochette.


Une tendance courante à laquelle il faut faire attention de ne pas s’adapter et un non-respect du public de l'artiste bien triste.


Un album touchant invitant à se recentrer sur ses besoins plutôt qu’aux tendances de la société et ses attentes inatteignables. Un propos reflétant parfaitement la réaction d’une partie du public illustrant tristement le message du projet.


Si la « Morale » générale change d’avis sur l’album, il est fort à parier que leurs vestes se retourneront également. Kendrick, lui, a réussi sa thérapie et ne cherche plus à sauver un public insatiable. Cette fin de l'ère TDE sonne comme une magnifique dernière note.


Kendrick livre une œuvre majeure des années 2020. Son ambition et la justesse de son propos sont le reflet d’une époque covid complexe où les individus se recentrent sur eux-mêmes pour guérir, alors que les inégalités et incohérences de la société sont plus grandes chaque jour.


Mr. Morale & The Big Steppers est plus que la thérapie de Kendrick, c’est le reflet d’une époque. Son invitation à la guérison a la capacité de toucher toute une génération. Alors à notre tour, il est temps de sortir des attentes des autres et de faire un choix : soi-même.


Rédacteurs : Victor, Hugo



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